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Décryptage  Le bilan humain de l’afflux migratoire sans précédent vers l’enclave espagnole de Ceuta demeure incertain. Les autorités marocaines font état de onze morts, quand les chiffres avancés par l’Espagne et les organisations de défense des droits humains sont beaucoup plus élevés.

Par  Karl Pasquet

Publié le 4 août 2026 à 17h30

Entre les 30 et 31 juillet, un flux migratoire inédit – de 72 000 personnes selon le ministère espagnol de l’Intérieur – est parti de la ville marocaine de Fnideq et a franchi la frontière vers l’enclave espagnole de Ceuta. Déclenché, selon Rabat et Madrid, par des rumeurs sur les réseaux sociaux et l’interprétation d’une décision de justice espagnole, cet afflux massif laisse place à un bilan humain incertain et potentiellement dramatique.

Onze morts selon Rabat – dix par noyade et une par chute sur des rochers –, au moins 75 selon les autorités espagnoles, 88 selon le maire de Ceuta. Les chiffres disponibles ce mardi 4 août font le grand écart. Contactée, l’Association marocaine des droits humains (AMDH) estime auprès du « Nouvel Obs » que le nombre de victimes « approcherait les 130 morts », tout en précisant qu’il ne s’agit que d’une estimation provisoire.

Les disparus, principale inconnue

« Il est difficile de connaître le nombre exact de personnes disparues, tout comme celui du nombre de morts. Nous évoquons 130 morts, mais cela reste provisoire. Il est impossible aujourd’hui de connaître le bilan définitif », explique Hassan Aglagal, président de la section Paris Ile-de-France de l’AMDH, l’antenne française de l’association qui est en lien constant avec les sections marocaines.

L’une des principales organisations marocaines de défense des droits humains, qui compte des dizaines de sections à travers tout le royaume chérifien ainsi que plusieurs antennes en Europe et en Amérique du Nord, centralise les données grâce à ses militants mobilisés quotidiennement dans le nord du pays. Pour l’association, la principale difficulté tient au nombre de personnes dont les familles sont sans nouvelles. Depuis plusieurs jours, des proches affluent dans le nord du Maroc pour tenter de retrouver un enfant, un frère ou un parent disparu.

« Les sections de l’AMDH du nord du Maroc font un long travail de terrain. Toutes les informations dont on dispose montrent que les chiffres avancés par le porte-parole du ministère de l’Intérieur marocain sont très loin de la réalité, le nombre de victimes est beaucoup plus important », affirme Hassan Aglagal, qui va plus loin : « Je pense que c’est une façon de masquer la tragédie. » Et de poursuivre : « Il y a beaucoup de disparus, des familles qui cherchent leurs enfants, leurs proches. Jusqu’à maintenant, ils n’ont toujours pas de réponse. »

Face à l’urgence, l’association tente d’établir un recensement indépendant et explique recueillir directement ses informations auprès des familles, des avocats, des militants locaux, mais aussi auprès des hôpitaux et des morgues. Un travail d’enquête qui permet parfois d’identifier des victimes absentes des bilans officiels. « Notre bilan provisoire est établi à partir de nos militants et de nos contacts. Depuis le 31 juillet, ils sont sur le terrain, en train de chercher, de rentrer en contact avec les familles, poursuit le responsable associatif. Des familles nous contactent pour les aider à retrouver leurs proches. Nous avons des listes pour faire des recensements des personnes décédées. »

Des chiffres qui divergent de part et d’autre de la frontière

Comment expliquer l’écart entre l’Espagne et le Maroc ? Pour l’AMDH, la principale raison réside dans l’absence de transparence et d’enquête indépendante. Les autorités marocaines et espagnoles ne communiquent ni selon les mêmes critères ni sur le même périmètre : certaines ne comptabilisent que les décès constatés sur leur propre territoire ou déposés dans leurs morgues locales, ignorant les corps non repêchés ou situés dans les zones côtières. En l’absence d’un mécanisme commun d’identification des victimes, la coexistence de plusieurs bilans contradictoires s’impose mécaniquement.

« De nombreuses personnes demeurent encore disparues, les opérations de recherche se poursuivent, souligne Hassan Aglagal. Rien que dans la morgue de Tétouan, il y a 21 cadavres. Ils ont recensé dix Marocains, onze personnes d’autres nationalités, notamment des Soudanais et des Yéménites. Mais là on ne parle que des morgues, on ne compte pas les personnes disparues. »

Le décalage entre les bilans est d’autant plus frappant au regard du nombre de personnes qui ont franchi la frontière. Selon le ministre espagnol de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, plus de 72 000 personnes auraient franchi illégalement la frontière, tandis que le président de la ville autonome, Juan Jesús Vivas, avance sur la chaîne de télévision espagnole Telecinco le chiffre de 80 000 migrants.

Des victimes quasi toutes anonymes

A ce jour, le profil des victimes reste quasi anonyme. Une seule trajectoire a été largement médiatisée : celle de Faten Ben Omar El Azzizi, footballeuse de 20 ans du Moghreb Atlético Tétouan, morte noyée en tentant de rejoindre l’enclave.

Pour le reste, l’AMDH remet en cause l’image d’un flux exclusivement masculin ou jeune. « Parmi les victimes il n’y a pas que des jeunes. Il y avait des jeunes hommes et jeunes femmes, des familles entières qui ont tenté la traversée, des personnes à mobilité réduite. Il y a une grande diversité de victimes », détaille Hassan Aglagal.

Selon les éléments de l’association et des récits de témoins, les départs ne concernaient pas uniquement la région frontalière de Fnideq et Tétouan, mais aussi des habitants venus de Casablanca, Kénitra ou Tanger voire de plus loin, d’Afrique subsaharienne et du Moyen-Orient.

La cause des décès varie elle aussi : si la majorité des victimes ont péri par noyade, d’autres ont succombé à des chutes mortelles depuis les barrières ou les zones rocheuses érigées le long du littoral.

Alors que la quasi-totalité des migrants entrés ont depuis été renvoyés au Maroc selon l’Espagne, l’AMDH dénonce le mutisme de Rabat sur les raisons sociales de cet exode et exige l’ouverture d’une « enquête sérieuse et indépendante » pour faire la lumière sur le nombre exact de victimes et les responsabilités engagées.

Par  Karl Pasquet

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