Remerciements aux associations, partis qui se sont associés au SNES-FSU et à l’Institut MBB pour appeler à ce rassemblement ; merci à ceux qui ont mobilisé leurs militants et sympathisants pour faire de ce rassemblement pour la mémoire et la vérité l’occasion de renouveler notre condamnation du crime politique et exiger que la raison d’Etat cesse de protéger les assassins et empêche d’établir toutes les responsabilités, qu’elles soient étatiques ou individuelles. Un rassemblement a lieu en ce moment à Rabat, à l’appel du mouvement des Droits Humains marocain et des familles des victimes de la disparition forcée, à l’occasion de « la journée nationale du disparu ». Les mots d’ordre de notre rassemblement ne diffèrent guère de ceux des années précédentes :  Pour la vérité et la justice Pour que cessent les complicités et raisons d’Etats qui protègent les criminels Pour que les gouvernements marocains et français prennent leurs responsabilités et permettent à la justice de faire son travail. En effet, depuis un an, aucun progrès, ou presque, n’est intervenu dans notre combat pour la vérité et la justice. En France d’abord. Le ministère français de la Défense n’a pas bougé d’un iota dans son refus de lever le secret-défense sur les dossiers de la DGSE, saisis par le juge Ramaël depuis 2010. La ministre de la Justice, Garde des Sceaux n’a toujours pas répondu à notre demande d’audience pour connaître le sort des mandats d’arrêt internationaux lancés par le même juge Ramaël à l’encontre de responsables sécuritaires marocains en octobre 2007. On ne sait toujours pas si ces mandats sont opérationnels, et à quel niveau (territoire français, Schengen ou général). Le président de la République n’a toujours pas daigné répondre à la lettre que lui ont adressée il y a un an l’Association des marocains en France (AMF), l’Association des travailleurs maghrébins en France (ATMF), l’Association de défense des droits de l’Homme au Maroc (ASDHOM), le Forum vérité justice – France et l’Association des parents et amis des disparus au Maroc (APADAM). Au moment où nous abordons la cinquantième année de combat pour connaître la vérité sur le sort de mon père, alors que les enjeux de politique intérieure française liés à l’affaire Ben Barka sont inexistants, cette situation de blocage est inquiétante.  C’est pour cela qu’il est plus que jamais nécessaire de continuer à rester mobilisés comme nous le sommes aujourd’hui. Ce combat pour la vérité et la justice n’est pas lié à la seule connaissance du sort d’un homme, ce combat est également politique et citoyen parce que son aboutissement démontrera qu’il est possible de dépasser la raison d’Etat et de faire cesser l’impunité qui protège les assassins.

C’est pour cela que nous ne comprenons pas l’absence, pour la deuxième année consécutive, du parti socialiste à notre rassemblement. Le soutien de tous les démocrates et tous les progressistes est indispensable parce que nous affrontons des forces qui ne désarment pas. Dans l’incapacité de nous arrêter ou d’atténuer notre résolution, le nouvel angle d’attaque pour nous intimider a été de s’en prendre à l’avocat de la famille Ben Barka, Maurice Buttin. La plainte de Miloud Tounsi, plus connu sous le nom de Larbi Chtouki, condamné par contumace par la Cour d’Assises de la Seine en 1967 pour son rôle important dans l’enlèvement de mon père, a été jugée recevable par le Parquet de Lille. Mais ne nous trompons pas. Cette plainte n’est pas uniquement une action juridique visant à affaiblir la partie civile à travers son avocat, essayant d’enterrer définitivement le dossier.  Cette plainte est politique : elle se place dans le prolongement des blocages que nous avons rencontrés depuis 50 ans aussi bien de la part du pouvoir marocain que français. Les complicités qui s’étaient mises en place lors du crime d’Etat que fut l’enlèvement et l’assassinat de Mehdi Ben Barka se sont prolongées pendant 50 ans par des complicités au nom de la raison d’Etat pour empêcher l’établissement de la vérité et par là, protéger les auteurs et responsables du crime.  Vous ne vous y êtes pas trompés ; votre solidarité avec Me Buttin a été sans faille. Les juges du tribunal lillois ne se sont également pas trompés sur la totale absence des fondements juridiques de cette action et ont tout naturellement débouté Miloud Tounsi et, à travers lui, ceux qui tirent les ficelles. On apprend que le recours en appel de Milolud Tounsi sera jugé devant la Tribunal de Douai. Rendez-vous donc à Douai pour soutenir Maurice Buttin. Si cela est nécessaire, on fera le tour de France des tribunaux pour leur montrer notre résolution à ne rien lâcher. Au Maroc, depuis plusieurs années, rien n’a été fait par les autorités judiciaires ou politiques pour permettre à l’instruction de progresser. Les témoins importants, qui connaissent sûrement une grande part de la vérité, refusent de s’exprimer, les fouilles au PF3 ne sont pas réalisées. Les responsables du Conseil National des Droits de l’Homme n’ont toujours pas trouvé le temps pour nous recevoir, Me Maurice Buttin et moi-même. On est loin des belles paroles et des promesses du début du règne. On est loin des petites lueurs d’espoir qu’a pu laisser entrevoir l’expérience de l’IER. Même les recommandations minimalistes de cette dernière concernant les dossiers de la disparition forcée sont restées lettre morte. Les dizaines de familles concernées vivent toujours dans l’ignorance du sort de leurs proches.  La situation des droits humains se dégrade chaque jour de plus en plus. L’Association Marocaine des Droits Humains se voit interdite de quasiment toute activité publique, hors de tout cadre légal, par la seule volonté des autorités. Les militants des droits humains, souvent des jeunes lycéens ou étudiants, sont arrêtés, condamnés à de lourdes peines dans des procès iniques. La jeune Wafaâ Charaf vient d’en faire l’amère expérience. Condamnée injustement à un an de prison ferme en première instance, elle a vu sa peine doublée en appel.  On ne peut rester insensible à cette situation.

Par le passé, nous avons montré qu’une forte mobilisation pouvait faire reculer le pouvoir marocain. Aujourd’hui encore, il est nécessaire d’exprimer notre solidarité avec l’ensemble du mouvement des Droits Humains marocain et de ses militants, pour faire échec à une politique marquée par le poids de plus en plus prépondérant des sécuritaires. Il est vrai que le contexte n’est pas simple d’autant plus le Maroc va recevoir fin novembre le Forum mondial des Droits de l’Homme. Grande opération de promotion du régime et de dédouanement de ses agissements, cette mascarade doit être dénoncée comme telle par le mouvement des Droits humains, au risque de cautionner toutes les violations graves qui sont en train de se perpétrer. D’autant plus que la situation économique et sociale est si grave que, pour la première fois depuis très longtemps, l’ensemble du mouvement syndical marocain a appelé aujourd’hui 29 octobre à une grève générale. Chers amis, Le combat que nous menons depuis 49 années, avec ma famille, notre avocat Me Maurice Buttin et avec vous, associations, syndicats, partis et aussi citoyens dont le soutien est aussi précieux pour nous qu’il est dérangeant pour ceux qui voudraient bien enterrer définitivement ce dossier, ce combat n’est pas seulement pour la vérité et la justice. C’est également un combat pour la mémoire, pour que le dossier judiciaire n’occulte pas tout ce que Mehdi Ben Barka a apporté au combat des peuples et à la pensée progressiste et révolutionnaire. La reconnaissance de cet apport se manifeste régulièrement. Cet été, lors d’une rencontre avec le secrétariat de l’Ospaaal au siège de la Tricontinentale à La Havane, j’ai pu me rendre compte combien la mémoire de Mehdi était bien vivante et combien son action dans le cadre de la solidarité entre les peuples reste un repère aujourd’hui où elle est plus que jamais nécessaire contre toutes les oppressions et tous les obscurantismes, pour la démocratie et le progrès. Hier, à Gennevilliers, l’Allée Mehdi Ben Barka a été inaugurée. Après plusieurs capitales arabes (Damas, Le Caire, Alger), après Cuba, après le Maroc (Rabat, Casablanca, Marrakech, Oujda), après Paris et Montpellier, Gennevilliers est la troisième commune française à donner le nom de Mehdi Ben Barka à un espace public. Cet hommage est d’abord un acte de mémoire et de solidarité. Mais c’est aussi un acte politique d’une forte portée symbolique. Au-delà de la préservation de la mémoire et de l’hommage dû à un combattant de la liberté des peuples et de la démocratie, cette inauguration est porteuse de plusieurs significations Elle est porteuse d’une grande fierté pour la communauté marocaine de France et au peuple marocain ; elle trouvera également un écho très fort en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Que la ville de Gennevilliers et sa population, en soient remerciées à travers son Maire et son conseil municipal. Chers amis, Cette année, nous avons perdu en l’espace d’un mois deux personnes qui nous étaient très chères.  Mehdi El Mandjra a été toute sa vie l’incarnation de l’intellectuel fidèle à ses engagements au service de ses convictions et de son peuple.

Il a ainsi été fondateur de l’Association marocaine de prospective et de l‘Organisation Marocaine des Droits de l’Homme. L’amitié et le respect mutuels qui le liaient à Mehdi Ben Barka ne sont jamais démentis. Il a été toujours présent à nos côtés dans notre combat commun pour la mémoire et la vérité.  En hommage à Mehdi Ben Barka, il écrivait en 2005 : « La mémoire est l’une des clefs du développement et du progrès (…). Elle limite les dangers de l’amnésie et l’inconscience de ceux qui parlent de tourner la page ». Une grande dame et une grande figure de la lutte des droits humains nous a également quittés. Pendant des décennies, Christine Daure-Serfaty a mené inlassablement et quotidiennement le combat souvent difficile de la dénonciation des violations des droits humains au Maroc lors des années de plomb. Avec toute l’énergie dont elle était capable, elle a fortement contribué à la mobilisation de l’opinion française et internationale qui a abouti à la libération d’un grand nombre de prisonniers d’opinion, à la fermeture des bagnes-mouroirs de Tazmamart, de Qalâat Magouna et d’Agdz. Je me souviens avec émotion de toutes les réunions publiques, tous les meetings auxquels nous avons participé pour présenter la réalité du Maroc des violations des droits humains. Son optimisme et sa volonté d’agir ne la quittaient jamais. Leur mémoire sera toujours vivante, ainsi que celle de mes proches, de nos proches, que nous avons eu la douleur de perdre récemment.

Paris le 29 octobre 2014  
Bachir Ben Barka

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