Maroc : Obstacles aux activités en faveur des droits humains.
Le Royaume accueillera le Forum mondial des droits de l’homme mais entrave l’action des organisations locales 

(Rabat, le 7 novembre 2014) – Les autoritĂ©s marocaines ont empĂŞchĂ© la tenue de plus de 15 rĂ©unions que l’Association marocaine des droits humains a essayĂ© d’organiser dans le pays depuis juillet 2014, a dĂ©clarĂ© Human Rights Watch aujourd’hui. Les autoritĂ©s ont Ă©galement refusĂ© Ă  la Ligue marocaine pour la dĂ©fense des droits de l’homme, Ă  Amnesty International et Ă  d’autres organisations l’accès Ă  divers lieux afin d’y tenir des manifestations.Ces interdictions ont commencĂ© approximativement au moment oĂą le ministre de l’IntĂ©rieur Mohamed Hassad, dans un discours sur la lutte contre le terrorisme, a accusĂ© les organisations engagĂ©es dans la dĂ©fense des droits humains de formuler des allĂ©gations dĂ©nuĂ©es de fondement sur des exactions commises par les forces de sĂ©curitĂ© d’une manière qui pourrait nuire Ă  l’image du Maroc ainsi qu’à sa sĂ©curitĂ©.Le Maroc devrait arrĂŞter d’entraver arbitrairement les activitĂ©s pacifiques des organisations indĂ©pendantes de dĂ©fense des droits humains dans le pays et leur permettre de fonctionner librement, selon Human Rights Watch.

« Le Maroc abritait autrefois une ruche d’activitĂ©s indĂ©pendantes dans le domaine des droits humains, mais les autoritĂ©s ont rĂ©cemment empĂŞchĂ© diverses activitĂ©s que certaines des organisations les plus critiques ont tentĂ© d’organiser », a dĂ©clarĂ© Sarah Leah Whitson, directrice de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord Ă  Human Rights Watch.

Mohamed Hassad n’a citĂ© directement le nom d’aucune organisation de dĂ©fense des droits humains dans son discours du 15 juillet. Cependant, les problèmes, en particulier pour l’Association marocaine des droits humains (AMDH), ont commencĂ© approximativement Ă  ce moment-lĂ .

Le Maroc est censé accueillir le Forum mondial des droits de l’homme, un grand rassemblement de militants venus du monde entier, du 27 au 30 novembre à Marrakech. Driss El Yazami, président du Conseil national des droits de l’homme du Maroc, a déclaré le 21 juin que la décision de tenir le Forum au Maroc reflète une reconnaissance de la vitalité des institutions nationales et des organisations de la société civile œuvrant dans le domaine des droits humains.

Lors de l’interdiction la plus rĂ©cente, le 31 octobre, les organisateurs d’un sĂ©minaire fermĂ© pour les journalistes prĂ©vu pour le 1er et le 2 novembre ont Ă©tĂ© informĂ©s par l’HĂ´tel Ibis Ă  Rabat qu’ils ne pouvaient pas utiliser la salle qu’ils avaient rĂ©servĂ©e, en expliquant que les autoritĂ©s avaient informĂ© l’hĂ´tel que l’Ă©vĂ©nement n’Ă©tait pas autorisĂ©, selon Samad Iach du Centre Ibn Rochd d’Ă©tudes et de communication.

Samad Iach a expliquĂ© Ă  Human Rights Watch que le centre avait organisĂ© des sĂ©minaires non-publics comme celui-ci depuis plusieurs annĂ©es Ă  Rabat sans en avoir d’abord prĂ©venu les autoritĂ©s et sans rencontrer d’obstacles. Le centre et ses partenaires dans cette entreprise, l’Association marocaine pour le journalisme d’investigation et la Fondation Friedrich Naumann, sont tous des entitĂ©s lĂ©gales au Maroc. Ils ont rĂ©ussi Ă  transfĂ©rer l’Ă©vĂ©nement au siège de la Ligue marocaine pour la dĂ©fense des droits de l’homme.

Depuis juillet, l’AMDH, une association indĂ©pendante fondĂ©e en 1979 qui dispose de 97 sections Ă  travers le pays, a constatĂ© que des fonctionnaires sont intervenus pour rendre indisponibles les sites que l’association a utilisĂ©s pour des rĂ©unions et des Ă©vĂ©nements. L’association s’est vu souvent empĂŞchĂ©e d’utiliser les sites sans avertissement et après que le responsable de la salle ait convenu que le groupe pourrait l’utiliser, a dĂ©clarĂ© Abdelkhalek Benzekri, directeur des relations internationales de l’association, Ă  Human Rights Watch. Par exemple, les autoritĂ©s ont empĂŞchĂ© la section de l’AMDH Ă  Ifrane de tenir un Ă©vĂ©nement le 22 juillet, la section de Tahla de tenir une confĂ©rence de presse le 23 juillet, et la branche d’Azrou de tenir une confĂ©rence le 25 juillet. La branche dans la ville de Sefrou a obtenu un accord Ă©crit de la mairie lui permettant d’utiliser une salle publique pour un forum sur les droits Ă©conomiques et sociaux, le 18 octobre, et a finalement trouvĂ© la salle verrouillĂ©e ce jour-lĂ .

L’organisation n’a reçu aucune notification ni explication de la part des autoritĂ©s, a ajoutĂ© Abdelkhalek Benzekri, avant la dernière semaine de septembre, lorsque lui ainsi que deux autres responsables de l’AMDH ont reçu un avis signĂ© par le gouverneur (wali) de Rabat-SalĂ©-Zemmour-Zaers. Cet avis, datĂ© du 25 septembre, a interdit Ă  l’AMDH d’organiser une confĂ©rence publique sur « MĂ©dias et dĂ©mocratie » les 27 et 28 septembre Ă  la Bibliothèque nationale Ă  Rabat. L’avis stipulait que l’association n’avait pas respectĂ© les procĂ©dures de notification Ă©noncĂ©es dans l’article 3 de la loi marocaine de 1958 sur les rassemblements publics.

Cette loi ne requiert pas que les associations obtiennent la permission des autoritĂ©s avant d’organiser une rĂ©union publique, mais l’article 3 exige que certaines associations informent les autoritĂ©s locales Ă  l’avance. L’article stipule, toutefois : « Les rĂ©unions des associations et groupements lĂ©galement constituĂ©s ayant un objet spĂ©cifiquement culturel, artistique ou sportif, ainsi que les rĂ©unions des associations et des Ĺ“uvres d’assistance ou de bienfaisance, sont dispensĂ©es de la dĂ©claration prĂ©alable … »

L’AMDH s’est longtemps considĂ©rĂ©e comme Ă©tant admissible pour cette exemption, et ni son bureau central Ă  Rabat ni ses sections locales n’ont informĂ© les autoritĂ©s prĂ©alablement Ă  leurs manifestations publiques, a dĂ©clarĂ© Benzekri, parvenant simplement Ă  des accords sur l’utilisation des lieux avec leurs opĂ©rateurs au lieu de cela.

Depuis la rĂ©ception de l’avis, l’association a dĂ©posĂ© une plainte contre le gouverneur de Rabat, affirmant qu’il a outrepassĂ© son pouvoir. Le tribunal administratif de Rabat doit entendre l’affaire le 13 novembre.

Les autoritĂ©s marocaines ont Ă©galement empĂŞchĂ© certaines rĂ©unions internes fermĂ©es que l’AMDH avait prĂ©vu de tenir dans des salles publiques, mĂŞme si les rĂ©unions non publiques organisĂ©es par les associations lĂ©galement dĂ©posĂ©es ne requièrent pas d’autorisation officielle ou de notification au regard de la loi marocaine.

Le comitĂ© administratif de l’AMDH Ă©tait censĂ© se rĂ©unir le 5 aoĂ»t au Centre Bouhlal Ă  Rabat, gĂ©rĂ© par le ministère de la Jeunesse et des Sports, et avait obtenu l’accord du centre par Ă©crit, mais l’a trouvĂ© cadenassĂ© en arrivant pour leur rĂ©union, selon une dĂ©claration du groupe. Les autoritĂ©s ont Ă©galement interdit Ă  l’AMDH de tenir un autre Ă©vĂ©nement interne au centre, une session de formation pour les membres de la rĂ©gion de Kenitra, le 26 septembre. L’association n’a reçu aucune explication Ă©crite de la raison pour laquelle il lui a Ă©tĂ© dĂ©fendu d’utiliser le centre lors de ces deux occasions.

Les autoritĂ©s ont Ă©galement rĂ©cemment restreint d’autres activitĂ©s de l’AMDH. Le 27 septembre, les forces de sĂ©curitĂ© Ă  un poste de contrĂ´le en dehors de Tanger ont empĂŞchĂ© sans explication une caravane de plusieurs vĂ©hicules organisĂ©e par l’association en solidaritĂ© avec la population migrante de la ville, d’entrer dans la ville. Lorsque les sections de l’AMDH Ă  travers le pays ont organisĂ© des manifestations le 15 octobre pour protester contre la propension Ă  interdire leurs activitĂ©s, les autoritĂ©s ne se sont pas interposĂ©es sauf au Sahara occidental, oĂą la police a empĂŞchĂ© les manifestants d’atteindre les sites de manifestation dans les villes d’El Ayoun et Smara. Les autoritĂ©s ont Ă©galement refusĂ© Ă  la section de Smara l’autorisation de s’inscrire lĂ©galement.

Le 12 aoĂ»t, un tribunal de première instance de Tanger a condamnĂ© Wafa Charaf, membre de l’association, Ă  un an de prison, ainsi que le paiement d’une amende et de dommages-intĂ©rĂŞts, sur des accusations de « falsification de rapport de cas de torture » et diffamation de la police. Elle avait dĂ©posĂ© une plainte auprès du procureur de Tanger, allĂ©guant qu’elle a Ă©tĂ© enlevĂ©e, battue et dĂ©tenue pendant plusieurs heures par des individus qu’elle ne pouvait pas identifier après avoir participĂ© Ă  une manifestation syndicale le 27 avril. Le 20 octobre, une cour d’appel a doublĂ© sa peine de prison. Un autre membre de l’AMDH, Boubker el-Khamlichi, a reçu une peine d’un an de prison avec sursis pour « complicité » dans la mĂŞme affaire. Tous deux sont Ă©galement partisans du parti politique d’extrĂŞme-gauche, la Voie dĂ©mocratique.

D’autres organisations marocaines de dĂ©fense des droits humains ont Ă©galement rencontrĂ© de nouvelles restrictions depuis juillet. Les autoritĂ©s ont empĂŞchĂ© la section marocaine d’Amnesty International de tenir un camp annuel d’une semaine pour les jeunes d’Europe et du Moyen Orient qu’elle avait tenu chacune des 16 annĂ©es prĂ©cĂ©dentes, sans ingĂ©rence des autoritĂ©s. Le 1erseptembre, la veille du jour oĂą le camp devait commencer, les organisateurs sont arrivĂ©s au complexe Moulay Rachid dans la ville balnĂ©aire de Bouznika, qui appartient au ministère de la Jeunesse et des Sports, et l’ont trouvĂ© fermĂ©.

La section marocaine d’Amnesty n’a reçu aucune notification prĂ©alable, ni aucune explication officielle, bien que l’agence de presse Ă©tatique Maghreb Arabe Presse (MAP) ait diffusĂ© un courtarticle le 2 septembre affirmant que l’organisation avait omis de se conformer aux procĂ©dures administratives. Les organisateurs « n’ont pas avisĂ© les autoritĂ©s de leur intention d’organiser cette activitĂ©, ni fourni une quelconque information sur le thème ou la nature de l’activitĂ© ainsi que sur les nationalitĂ©s des participants », indiquait l’article.

Salah Abdellaoui, de la section marocaine d’Amnesty, a dĂ©clarĂ© que les organisateurs du camp avaient informĂ© les autoritĂ©s locales par fax, comme les annĂ©es prĂ©cĂ©dentes, mĂŞme s’ils considĂ©raient le camp comme un Ă©vĂ©nement non-public qui ne nĂ©cessitait pas de notification prĂ©alable. Incapable d’utiliser le complexe Moulay Rachid, la section locale d’Amnesty a rĂ©ussi Ă  organiser une version rĂ©duite du camp dans son bureau privĂ©.

Les autoritĂ©s ont empĂŞchĂ© la Ligue marocaine pour la dĂ©fense des droits de l’homme de tenir une rĂ©union interne au Centre Bouhlal de Rabat, les 27 et 28 septembre. Mohamed Zhari, prĂ©sident de la Ligue, a dĂ©clarĂ© Ă  Human Rights Watch que le ministère de la Jeunesse et des Sports a refusĂ© de mettre le centre Ă  disposition mais n’a pas voulu mettre la dĂ©cision par Ă©crit. Mohamed Zhari a ajoutĂ© qu’un responsable du ministère lui avait dit que le ministère avait reçu les ordres d’obtenir l’approbation du ministère de l’IntĂ©rieur avant d’autoriser les organisations des droits humains Ă  utiliser le site.

Dans son discours devant le Parlement le 15 juillet, le ministre de l’IntĂ©rieur Hassad a accusĂ© « certaines associations et entitĂ©s nationales » d’utiliser « la bannière de la dĂ©fense des droits humains » dans le but d’accuser les services de sĂ©curitĂ© « sans aucune base … de commettre des actes tels que des enlèvements, la torture et la dĂ©tention arbitraire ». Hassad a poursuivi en dĂ©clarant : « Ce comportement fait partie d’une campagne dĂ©libĂ©rĂ©e … dans laquelle ils ont recours Ă  la prĂ©paration et la prĂ©sentation de faux rapports visant Ă  conduire quelques-unes des organisations internationales Ă  prendre des positions hostiles Ă  l’Ă©gard des intĂ©rĂŞts du Maroc, notamment sa souverainetĂ© territoriale », en rĂ©fĂ©rence Ă  la revendication du Maroc sur le Sahara occidental.

Le ministre de la justice et des libertĂ©s publiques, Moustapha Ramid, lors d’une rĂ©union avec les associations des droits humains le 24 septembre, a souligné qu’il n’y a pas d’obligation d’autorisation prĂ©alable pour la tenue de rĂ©unions publiques et a promis de travailler avec les associations si elles rencontraient de tels obstacles.

Une demande de commentaires adressĂ©e par Human Rights Watch au porte-parole du gouvernement, Moustapha Khalfi, est restĂ©e sans rĂ©ponse. Mais Khalfi a dĂ©claré à la presse le 2 octobre : « Les pouvoirs publics n’ont pas de politique systĂ©matique pour empĂŞcher les activitĂ©s des associations des droits humains. Au contraire, nous traitons positivement avec les activitĂ©s menĂ©es en vertu de la lĂ©gislation et des procĂ©dures en vigueur …. Entre janvier et septembre 2014, il y a eu 4 320 activitĂ©s menĂ©es par 40 associations. »

« Il est clair que la rĂ©pression actuelle va bien au-delĂ  de l’interprĂ©tation lĂ©gales que les autoritĂ©s peuvent utiliser pour justifier l’interdiction de rĂ©unions », a conclu Sarah Leah Whitson. « Alors que le Maroc se prĂ©pare Ă  accueillir des militants des droits humains du monde entier, il devrait mettre fin Ă  toutes les restrictions arbitraires sur les rassemblements organisĂ©s par ses propres militants des droits humains. »Pour consulter d’autres recherches de Human Rights Watch sur le Maroc/Sahara occidental, veuillez suivre le lien :

http://www.hrw.org/fr/middle-eastn-africa/morocco/western-sahara

Pour plus d’informations, veuillez contacter : 
À Alger, Eric Goldstein (anglais, français) : +1-917-519-4736(portable) ; ou goldstr@hrw.org. Sur Twitter @goldsteinricky
À Alger, Brahim Elansari (arabe) : +212-666-081-207 (portable) ; ou elansab@hrw.org
À New York, Sarah Leah Whitson (anglais) : +1-718-362-0172(portable) ; ou whitsos@hrw.org. Sur Twitter @sarahleah1

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